La Métamorphose des Objets


centaines de recettes, ce système de classement commençait 
à montrer ses limites.  
Quand nous avons eu notre premier micro-ordinateur à la 
maison, ma mère a eu envie de rationaliser cette collection 
sous la forme d’une base de données informatisée. Mon père 
a alors bricolé en quelques jours une petite interface logicielle 
qui permettait d’insérer facilement une recette dans la base, 
de rechercher une fiche existante et d’imprimer le tout sous 
différents formats paramétrables. Plusieurs week-ends ont 
été sacrifiés à entrer les fiches une par une, mais une fois le 
travail accompli, nous avons tous eu dans la famille le sen- 
timent que, grâce à cet effort, les précieuses fiches alors sau- 
vegardées  sous  forme  numérique  resteraient  dans  le 
patrimoine familial pour plusieurs générations encore.  
Une dizaine d’années plus tard, alors que les premiers 
sites web sans beaucoup de contenu bourgeonnaient sur la 
toile, ma mère s’est dit qu’elle avait, elle, véritablement 
quelque chose à partager, ne serait-ce qu’avec ses neveux et 
ses nièces, et que mettre ses recettes « en ligne » pourrait 
être une riche idée. Nous avons élaboré plusieurs stratégies 
pour essayer de récupérer les précieuses fiches enfouies dans 
un ordinateur devenu obsolète depuis plusieurs années et 
prenant la poussière dans un coin de l’appartement. Devant 
l’ampleur de la tâche, nous avons décidé qu’il serait plus 
efficace de tout simplement entrer à nouveau l’intégralité 
des fiches sous un autre format.  
Il y avait de multiples manières de créer un site web à 
cette époque. Les uns programmaient chaque page une à une. 
Les autres utilisaient des éditeurs plus conviviaux qui faci- 
litaient un peu la tâche. Dans la plupart des cas, il fallait 
d’abord produire le site sur son ordinateur personnel puis le 

LES MÉTAMORPHOSES DE LA VALEUR 31 

http://mdo.li/31 

009-076-Chap1-Metamorphose:Metamorphose  9/10/09  14:47  Page 31
La Métamorphose des Objets

ISBN:9782916571270
Frédéric Kaplan
2009-06-12
224 pages
143 commentaires sur ce livre
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page : 26

8 commentaires sur cette page

Nicolas Nova
date : 10/12/2009 à 16:02 / auteur : Nicolas Nova

Mais il y a quand même une esthétique intrinsèque à ces objets qui existe... un culte associé certes minime mais qui éclôt. Je pense notamment à l'apparition aujourd'hui de brocantes spécialisées dans ces objets. Avec un gros un amour de ces objets non nécessairement pour ce qu'ils permettent de faire mais comme souvenir de ce que l'on a vécu avec (du CPC 6128 au pad playstation en passant par l'Apple 2). En gros pour ce qu'ils ont permis de faire. Peut être est-ce un biais de mon travail actuel sur l'étude de l'évolution des joypads ;)

Frederic Kaplan
date : 11/12/2009 à 08:12 / auteur : Frederic Kaplan

J ai garde mon Mac Classic. Je me suis sépare avec regrets de mon Amstrad et de mon premier Atari. C était la fin d' une époque....Mais depuis une quinzaine d' année je remplace mes ordinateurs obsolètes sans ressentir aucune tristesse. Ils ne sont plus du tout des objets qui comptent.

Nicolas Nova
date : 11/12/2009 à 18:30 / auteur : Nicolas Nova

Oui, j'ai plus ou moins la même réaction. Mais je me demande si il ne faut pas un peu de temps pour se ré-approprier nos anciens ordinateurs.

Frederic Kaplan
date : 11/12/2009 à 19:18 / auteur : Frederic Kaplan

Est-ce simplement une question de temps ? Peut-etre il y a une importance de la memoire corporelle associée à certaines interfaces et pas à d'autres. Ton étude sur les joypads doit être particulierement éclairante de ce point de vue. Comment fonctionne la reminiscence face à un ancien joypad ? Le revoir suffit-il à évoquer des souvenirs ? Faut-il le tenir dans les mains ? Qu'est ce qui fait qu'une manette de jeu se transforme en madeleine de Proust ?

Nicolas Nova
date : 11/12/2009 à 20:01 / auteur : Nicolas Nova

Il y a sûrement des différences inter-individuelles mais le toucher me semble participer de cette réminiscence: retrouver la forme de la manette dans sa main, le toucher des boutons, etc. Je n'avais pas pensé à cette dimension là pour le projet sur les pads, je vais voir comment l'intégrer. Cela dit, vu l'éclosion de musées (comme Bollo à l'EPFL), l'aspect visuel semblerait convaincre certains: apercevoir un C64 ou un Atari ST suffit pour des fans... voir même du pixel-art. D'un point de vue plus lointain et en-dehors du numérique, je me suis souvent demandé si les objets du présent susciterait une nostalgie dans le futur. Et surtout pour des éléments tels que certains bâtiments construits actuellement (des R+6 blanchatres des grandes villes françaises, sans aucun caractère), ou des objets tels que les chaises d'écoles standardisées, des brosses à dents fabriquées en Chine, des verres cheap (versus les Duralex minimalistes mais avec un caractère). J'imagine bien que la nostalgie est une construction mais je n'arrive pas à percevoir si nous la ressentirons pour certains objets d'aujourd'hui qui me semblent cheap et sans caractères.

Frederic Kaplan
date : 11/12/2009 à 20:54 / auteur : Frederic Kaplan

C'est evidemment difficile à prevoir. On imagine bien qu'il y aura des nostalgiques du Nabaztag ou de l'AIBO. Mais ce sont des objets qui bien que standardisés sont concus pour avoir un role emotionnel dans nos vies...

laurent bolli
date : 11/12/2009 à 21:39 / auteur : laurent bolli

J'ai vu certains programmeurs nostalgiques en voyant d'anciennes lignes de codes (de leur premier site web), c'est encore bien plus abstrait qu'un ordinateur. La nostalgie est en tout cas un outil du designer pour son travail de création car elle génère de l'émotion. En fin de compte, ce qui reste, ce dont on est naturellement nostalgique, ce sont les émotions que les objets ont su susciter en nous.

Frederic Kaplan
date : 12/12/2009 à 09:00 / auteur : Frederic Kaplan

Peut-etre faudrait-il etre plus precis. La nostalgie suscitée par un objet n'est pas équivalente à son attachement pour lui. La preuve : certains objets que nous ne possedons pas (dans les musées, a la television) nous rendent nostalgiques d'un époque. A l'inverse certains objets comptent pour nous, a cause de l'histoire que nous avons construite avec eux, sans pour autant nous rendre nostalgiques.